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Les dirigeants durables témoignent...




Carmen Colle ou la fibre sociale

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L’altruisme. Si on devait réduire Carmen Colle à un seul mot, ce serait celui-ci. Sa carrière professionnelle commença par un simple emploi d’ouvrière dans une usine métallurgique de Lure en Haute-Saône.

Plus tard, elle devient animatrice de quartier pour l’insertion des immigrants. Confrontée au grave problème du chômage des femmes, Carmen Colle comprend que la seule solution est la création d’emplois.Elle décide d'agir et fonde l'association World Tricot en 1987. Trois ans plus tard, la structure devient une SARL de maille pour la haute couture et le prêt-à-porter. Dans ses meilleures périodes World Tricot comptait quelque 90 salariées.


Questions à

Carmen Colle

 


Dirigeant Durable : Comment est née la société World Tricot ?

Carmen Colle : Au départ, nous avons pris le statut d’association pour organiser des formations professionnelles. Cette structure nous a permis de rassembler des femmes, mais nous ne savions pas du tout où nous allions. Nous avons eu la chance de pouvoir compter sur le soutien de la région, ainsi que sur de nombreux bénévoles. Cette histoire vient d'un superbe élan de solidarité. Les formations ont même fini par être rémunérées. Elles ont permis aux femmes d’accéder à un savoir-faire que moi-même je ne possédais pas à l’époque.

A ce propos, pourquoi une entreprise de maille ?

Par instinct. Toutes les femmes ont vu leur mère ou leur grand-mère travailler les matières et les tissus. Moi-même, j’ai toujours vu ma mère tisser la laine.

De quelle manière avez-vous vécu les débuts de World tricot ?

Dès le départ, j’ai eu le souci de faire ce que les autres ne faisaient pas, c'est-à-dire un travail de très haute gamme, une activité où les gens se sentent parties prenantes. Je ne voulais absolument pas me battre avec la rentabilité, notre atout était la valorisation de notre savoir-faire. De toute façon, nous n'étions pas outillées pour une productivité effrénée. J’ai suivi des formations de gestion. Mais surtout, j’ai parcouru tout Paris pour identifier les bons interlocuteurs. On ne peut pas s’imaginer la somme de travail que ça représente. Nous étions bien loin du milieu de la mode. Bien sûr, je n’ai jamais dit qui nous étions, je voulais qu’on nous regarde avec un œil professionnel, pour notre savoir-faire.

Parlez-nous de vos employées…

Elles ont toutes eu un parcours assez difficile : seules avec leurs enfants, immigrantes, réfugiées politiques….. J’étais et je suis encore très exigeante, on doit avoir le souci de sa clientèle, mais elles ont toutes accepté immédiatement les contraintes de la formation puis de l'entreprise, même si tout n'a pas été facile.

Selon vous, votre politique sociale contribue-t-elle à la performance de votre entreprise ?

Bien sûr. Nos salariées sont motivées et la diversité des cultures nous a enrichies. Quand il faut résoudre un problème on le fait ensemble. Ca ne va pas sans heurt, bien sûr, nous ne sommes pas des anges. Ce qui rassemble les femmes c’est la fierté par rapport à un produit, à une création. C’est un challenge constant qui réunit plutôt que d’opposer.

J’ai entendu dire que le modèle de votre entreprise s’est exporté. Pouvez-vous nous en dire  plus ?

J’ai rencontré des femmes d’autres pays pour les aider à s’organiser. Dans beaucoup de pays, les femmes ont un savoir-faire qui n’est pas valorisé. On attend d’elles toujours la même chose, des vêtements ou des tapis traditionnels. Mais dans le contexte de la mondialisation, ce qui fait la différence c’est justement la valorisation de ce savoir-faire.

A quoi ressemblerait votre modèle économique et social ?

Le modèle économique doit être rentable tout en valorisant le produit, l’humain et l’environnement. Actuellement, j'ai le sentiment qu'on oppose l’humain et l’économie, pourtant indissociables. La mondialisation est une chance pour l’ensemble de l’humanité mais elle doit définir d'autres règles.
La notion sociale est aussi à revoir. On ne peut pas maintenir des personnes dans un système qui ne les prend pas en compte. Les gens doivent pouvoir exister par ce qu’ils sont et non se fondre dans une masse. C’est possible. Grâce à World Tricot, nous avons démontré que chaque personne, même la plus démunie, a des ressources. Si on lui donne les moyens de les exploiter elle existera en toute dignité.

Pensez-vous que l’engouement, depuis quelques années, pour le concept de developpement durable est positif ? Quelles sont vos attentes et vos craintes ?

On ne peut pas vivre dans un système économique qui brise les gens, il faut une gestion plus humaine. Là, le développement durable trouve toute sa légitimité. Mais ce concept ne doit pas simplement être repris à des fins de marketing. On ne peut pas se contenter d’une image "éthique" d'un côté, et de l’autre, briser des vies.

Propos recueillis par Caroline Dangléant





David contre Goliath, version haute couture

En 2005, Carmen Colle, alors en voyage d'affaires au japon, découvre dans une vitrine uneveste qui lui rappelle étrangement des échantillons présentés à Chanel et refusés par Karl Lagerfeld, le directeur des collections du géant de la haute couture. En fait, ces essais auraient servi à Chanel, principal client de World Tricot, pour développer et commercialiser une de leur petite collection.

Après une tentative de médiation infructueuse, World Tricot dépose une plainte pour contrefaçon et rupture abusive de relations commerciales contre la luxueuse maison de couture en avril 2006.Aujourd'hui, l'expertise est toujours en cours. Et World tricot ne compte plus qu'une vingtaine de salariés. « Je ne vous cache pas que notre situation est très critique. Pour moi, c’est une des périodes les plus difficiles parce qu’on s’est toutes senties trahies. Mais on continue à y croire, j’essaie de trouver d’autres solutions » admet Carmen Colle. D'ailleurs, et même si ce n'est pas suffisant pour sortir la tête de l'eau, World Tricot a créé sa propre marque : Angèle Batist, les prénoms des parents de la dirigeante qui explique que pour elle  « c'est un hommage à ce qu'on reçoit de nos anciens. »



 
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