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Une religieuse dans la finance

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Tout comme l’Abbé Pierre avec le droit au logement, sœur Nicole Reille a initié une petite révolution dans le monde de la finance en inventant l’investissement socialement responsable (ISR) en France.

Dans les années 70, cette ancienne enseignante devient économe de sa congrégation. Face au déclin de vocations qui sévit dans l’Eglise d’Europe, les religieuses placent de l’argent en bourse pour s’assurer une retraite. Mais quand Nicole Reille parle des fonds de pensions à ses sœurs d’Amérique du Sud, elles n’en reviennent pas : « Quoi ? Vous placez de l’argent dans les multinationales qui sont en train de nous exploiter ? » Ce jour-là, sœur Nicole se défend comme elle peut, mais l’idée d’investir éthiquement va bientôt germer et prendre corps avec l’association Ethique et Investissement. Récit d’une initiative de « bonnes sœurs » à l’origine d’un véritable phénomène dans le monde de la finance.


Questions à

Soeur Nicole Reille


 

 

Dirigeants Durables : A priori, on penserait les religieuses bien loin des mondes de la finance ou de l’entreprise…
Sœur Nicole Reille : Vous savez, j’ai connu le monde de l’entreprise par mon père. Il était directeur des forges d’Alès dans le Gard. En cherchant à mettre sa foi en cohérence avec son travail, il y a laissé sa peau. Viré par le conseil d’administration à cause d’une politique trop sociale à leur goût ! J’ai vécu tout ça de près et je sais ce que l’on risque quand on tente de ne pas pactiser avec certains systèmes de création de profits inconsidérés.

Vers qui vous êtes-vous tournée pour créer ces premiers fonds éthiques ?
Nous avons contacté le Centre Français du Patronat Chrétien (CFPC). Lors d’une réunion, j’ai exposé le projet de notre association « Ethique et Investissement » devant toute une assemblée de patrons. Les premières réactions oscillaient entre complaisance et scepticisme. Mais Luc Meeschaert, directeur de la société de gestion financière du même nom, fut très intéressé par notre initiative. L’affaire se lança avec quelques patrons du CFPC.

De quelle manière avez-vous défini les critères qui ont déterminé vos choix de placement ?
Meeschaert s'était engagé à tenir compte de nos critères dans la composition d’un portefeuille. Il fallait donc les définir. Tout commença par un très long dialogue avec les patrons. Ensemble, nous cherchions à répondre à deux questions : « qu’est-ce qu’une entreprise éthique ? » et « comment les patrons allient foi chrétienne et stratégie économique ? » Ils nous ont énormément aidés. Nous avons aussi interrogé des théologiens sur la doctrine sociale de l’église. Le fonds commun de placement « Nouvelle Stratégie 50 » voit le jour en 1983. C’est le premier fond éthique français. En réalité, il a fallu plusieurs années de dialogue pour finaliser les critères des fonds d’E&I. Si je me souviens bien, nous les avons définitivement couchés sur le papier en 1988. Cependant, ces années de réflexion n’ont pas été vaines car nos 20 critères sont toujours d’actualité aujourd’hui.

Aviez-vous dès le départ une approche de type « best in class » ?
L’approche « best in class »* est venue plus tard avec la formation d’Arese**, la première agence de notation extra financière française. Cela dit, elle correspondait à notre démarche initiale. Nous n’avons jamais voulu boycotter une entreprise mais simplement exprimer une préférence.

En lisant vos critères, on se dit qu’il doit être bien difficile de trouver une entreprise qui les respecte tous. Qu’en est-il réellement ?
Bien sûr, qu’aucune entreprise ne regroupe tous nos critères, mais celles qui font des efforts doivent être privilégiées. En examinant les difficultés d’un patron pour accorder sa politique sociale et la viabilité économique de sa société, nous mettons les mains dans le cambouis. Ensuite, grâce au dialogue on tente de les tirer vers le haut.

Partiez-vous déjà du postulat qu’éthique et rentabilité pouvaient être compatibles ou étiez-vous prête à gagner moins d’argent ?
Selon nous, perdre quelques points de rentabilité tout en investissant dans des entreprises « éthiques » devenait préférable au revenu optimal. Mais par la suite, les analyses comparatives dans un même secteur ont prouvé que la société la plus performante est presque toujours la « meilleure élève ». Une entreprise doit anticiper et mener une politique sur le long terme plutôt que de courir sans cesse au profit maximum et immédiat.

Comment faisiez-vous pour évaluer l’éthique de vos investissements avant qu’il existe des agences de notation extra-financières ?
À cette époque, notre champ d’action était très limité. Les réunions avec les dirigeants étaient quasiment le seul moyen pour l’association d’obtenir des informations sur une entreprise. Or, celles qui acceptaient ce dialogue connaissaient Meeschaert ou le CFPC. Les autres, bien souvent, n’avaient personne à nous envoyer, il n’y avait pas encore de « M. Ethique » dans les entreprises !

Quand la situation s’est-elle débloquée ?
L’association décolle véritablement en 1997 avec la création, par Geneviève Férone, de la première agence française de notation extra financière Arese dont je faisais partie. Les années 1990 sont aussi celles des lois et des normes qui incitent les entreprises à réfléchir et à communiquer sur leur politique sociale et environnementale. Tout ça nous a beaucoup aidé. Les fonds éthiques se sont largement développés et on ne nous a plus jamais pris pour des hurluberlus ! Je pense qu’entre 1995 et 2000, j’ai conseillé à peu près toutes les banques dans l’élaboration de leur fonds socialement responsables.

A l’époque, imaginiez-vous que l’ISR allait prendre de telles proportions ?
Non pas du tout, je suis très contente de cet essor. Je pense que ce n’est pas fini car les entreprises éthiques sont parmi les plus rentables à long terme. Cette aventure m’a clairement prouvé qu’une entreprise doit mener une politique sur le long terme pour anticiper les crises, le marché, etc. Sa priorité ne doit pas se réduire à gagner le maximum d’argent dans le minimum de temps. Cet aspect nous renvoie, d’ailleurs, directement au développement durable.

Justement quelle est votre définition du DD ?
Dans « développement durable », je perçois la durabilité de la planète, la durabilité de l’entreprise : anticipations de crises, formation du personnel, diversifications des produits, etc. Et enfin, la durabilité entre générations. J’entends par là que les gens de la génération suivante soient plutôt mieux lotis que ceux de la nôtre.

Que pensez-vous de l’engouement pour ce concept ? Quelles sont vos attentes et vos craintes ?
Je suis très contente que le DD devienne un lobby important, notamment pour les élections présidentielles. C’est bien, mais on a plus parlé de DD que de co-développement avec le tiers-monde. Moi, j’aurais aimé qu’on en parle davantage. Si on veut que la planète soit équilibrée, il n’est pas possible que des gens continuent de mourrir de faim. Ce n’est pas possible ! Les accords commerciaux devraient contribuer à l’autosuffisance alimentaire des pays du sud. Quand je vois des jeunes gars d’Afrique prêts à risquer leur vie dans une embarcation pour aller gagner un peu d’argent en Espagne ! Pourquoi ces jeunes n’arrivent pas chez eux à développer de l’agriculture, de l’artisanat, des activités qui leur fassent gagner de l’argent ? Parce que souvent toutes les terres arables sont occupées pour des plantations d’ananas qu’on vend en Europe ! Les cultures vivrières n’existent plus, les familles sont dépossédées de leur terre. C’est aberrant ! On ne peut pas continuer à les traîner en esclavage comme si il n’y avait que nous qui puissions acheter chez eux. Ce n’est pas possible !

Propos recueillis par Caroline Dangléant

* : L’approche de type « best in class » consiste à évaluer dans chaque secteur d’activité,  l’entreprise qui correspond le plus aux critères du fond éthique
** : Agence de rating environnemental et social des entreprises, son activité à été reprisepar Vigeo en 2002




Les 20 critères d’Éthique et Investissement
Pour l’application de ces critères, l’important n’est pas le constat d’une situation à un moment donné. Ce qui est examiné avec attention et pragmatisme, c’est la manière dont les entreprises font évoluer leurs pratiques pour améliorer la prise en compte humaine dans l’économie et contribuer à promouvoir les conditions d’un développement durable sans exclusion.

1. Politique d’innovation et de développement, créatrice d’emploi.
2. Participation des salariés à la valeur ajoutée de l’entreprise.
3. Importance donnée à la formation des salariés.
4. Responsabilité des salariés dans l’organisation du travail.
5. Possibilité d’expression au sein de l’entreprise.
6. Conditions de travail et de sécurité.
7. Emploi de personnes handicapées et adaptation de leur poste de travail.
8. Emploi de jeunes ou de personnes peu qualifiées avec contrat d’apprentissage ou stages de  qualification.
9. Accompagnement des personnes licenciées avec aide au reclassement.
10. Accompagnement des mises en retraite ou pré-retraite.
11. Contribution à des actions pour l’insertion des personnes défavorisées.
12. Politique d’intégration de salariés d’origine étrangère.
13. Utilité sociale des biens et services produits.
14. Participation active à la protection de l’environnement.
Pour les entreprises implantées dans les pays en développement :
15. Formation de cadres autochtones.
16. Transfert de la maîtrise technologique.
17. Création d’entreprises locales.
18. Coopération avec l’enseignement professionnel du pays.
19. Réponse aux besoins économiques réels du pays.
20. Part de la valeur ajoutée laissée, soit sous forme d’intéressement, soit d’aménagement des infrastructures.



 
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